
Rien de plus banal que de se chauffer les mains devant un bon feu, les soirs d’hiver, ou en se frottant vivement les paumes l'une contre l'autre lorsque le froid est là.
Le réchauffement des mains, qu'il provienne d'une source externe, d'un souffle sur les paumes, ou d'un frottement mécanique sur soi ou sur des vêtements, ou parfois de la friction sur autrui, relève de la biophysique des transferts thermiques et de la physiologie de la thermorégulation cutanée et de l’équilibre thermique général.
Les paumes des mains possèdent une architecture vasculaire spécialisée tout à fait particulière et très importante. Il s’agit des anastomoses artério-veineuses (AVAs) qui permettent de réguler les échanges thermiques entre les mains et la périphérie. La chaleur externe active ces voies par captation du rayonnement, convection et conduction interne, ce que l’on trouve dans les comportements réflexes de rapprochement d’une source calorique ou par souffle de l’air expiré sur les mains mises l’une contre l’autre en conque devant la bouche. Le frottement mécanique, quant à lui, convertit directement l'énergie cinétique en énergie thermique au niveau de la couche cornée de l’épiderme des paumes de la main. Ces comportements sont devenus automatiques, le plus souvent non appris et établis après avoir été acquis par soi-même.
Les anastomoses veineuses
Il existe deux grands réseaux veineux de la paume de la main. Un système profond, formé par des veines (comitantes) qui cheminent par paires aux côtés des artères de la main, notamment le long des arcades palmaires. Un système veineux superficiel, situé juste sous la peau, forme un réseau (plexus) étendu au-dessus des éminences des doigts, notamment du pouce (thénar) et de l’auriculaire (hypothénar). Cette complexité ne s’arrête pas là, avec des zones palmaires en relation avec la sensibilité cutanée [https://fr.scribd.com/document/938058990/15-VASCULARISATION-DE-LA-MAIN].
Le sang de la paume communique donc activement avec le reste du corps à travers ces deux systèmes. Les anastomoses palmaires-dorsales renvoient le sang veineux de la face palmaire vers le dos de la main par des veines (intercapitales obliques), grâce à un système de valvules qui oriente normalement ce flux de la paume vers le dos de la main.
Au-delà des simples connexions entre les veines, la paume de la main abrite une quantité exceptionnelle de shunts directs entre les petites artères et les petites veines. Ces anastomoses artério-veineuses (AVA) constituent les glomus neuro-vasculaires de Masson, qui agissent comme un véritable radiateur corporel.
Sous contrôle du système nerveux végétatif, orthosympathique et parasympathique, s’il fait chaud (ou à l'effort), les anastomoses s'ouvrent, permettant à un débit massif de sang chaud de traverser les plexus veineux de la paume pour dissiper rapidement la chaleur à la surface de la peau. S'il fait froid, la fermeture de ces anastomoses permet de dériver le sang vers les tissus profonds et de préserver la chaleur corporelle.
Et lorsque ça ne marche pas, on appelle cela le syndrome de Raynaud.
L’exposition des paumes
Lorsque l’individu tend ses paumes vers une source de chaleur, le feu ou un autre point chaud (radiateur, poêle, flux d´air chaud ventilé), ce sont à la fois le rayonnement infrarouge et la convection thermique de l'air ambiant réchauffé qui permettent le réchauffement sanguin. La main sert de radiateur. Le flux calorique obéit aux lois de l'émission thermique. La puissance absorbée dépend à la fois de l'émissivité cutanée pour l’infrarouge et de la différence de température entre la source et la surface cutanée pour la récupération thermique.
Anatomiquement, la paume de la main est glabre (dépourvue de poils). Elle se caractérise par une densité importante d’anastomoses artério-veineuses. Ces glomus cutanés sont des shunts vasculaires directs reliant artérioles et veinules. Fonctionnellement, l'apport de chaleur externe induit une levée du tonus vasoconstricteur sympathique, et induit une vasodilatation locale. À l’inverse, et c’est moins connu, il existe une physiologie de la perfusion en retour thermique. Là, l’ouverture autorise un débit sanguin élevé dans les extrémités qui permet de refroidir, d’où une sensation de mains chaudes et de sudation.
Le frottement des paumes
|Le frottement paume contre paume transforme l'énergie mécanique de la force de frottement cinétique en énergie thermique. Le travail mécanique, notamment par résistance au cisaillement entre les crêtes papillaires des empreintes digitales, est fourni par les muscles des membres supérieurs, effort qui élève la température centrale. Ce travail est intégralement dissipé sous forme de chaleur au niveau de l'interface de contact palmaire et engendre une élévation locale de la température superficielle. Celle-ci est contrecarrée par le même mécanisme que précédemment.
Sur le plan neurophysiologique
Au-delà de la thermogenèse par friction, la stimulation mécanique active les mécanorécepteurs cutanés (corpuscules de Meissner et corpuscules de Pacini). Ce qui engendre la libération de neuropeptides vasodilatateurs (tels que la substance P et le CGRP). La production locale d'oxyde nitrique (NO) par l'endothélium vasculaire favorise une vasodilatation locale des microvaisseaux cutanés et améliore la diffusion de la chaleur depuis ou vers les tissus sous-jacents.
Au niveau comportemental
On peut démontrer que tout stimulus thermique, tant par les mains vers une source de chaleur que par friction, procure un plaisir sensoriel subjectif dont l’expression est proportionnelle, non pas à la chaleur, mais à l'état initial d'inconfort thermique.
Les comportements d’auto-contact palmaires activent les afférences tactiles de type C-tactiles, induisant une réponse parasympathique apaisante indépendamment de la seule stricte nécessité thermique. Cette réponse peut être recherchée, par un mécanisme réflexe, dans les situations de stress, afin de provoquer une réaction d’apaisement.
Enfin, des grilles d'observation éthologique qui répertorient ces mouvements permettent de les intégrer à la catégorie des « gestes adaptateurs » en réponse à des mini-agressions environnementales de type psychologique ou en situation de tension individuelle ou interindividuelle. Ces mécanismes réflexes de confort corporel ou d’apaisement sont décrits dans la littérature psychiatrique (autocontacts des mains). Ces comportements d’auto-contact des mains (frottement, entrelacement, pressions ou gestes autocentrés) sont qualifiés de conduites motrices involontaires ou de mouvements d’ajustement (self-adapters) par les études de psychiatrie, ou en psychopathologie et en éthologie clinique. Ils sont des biomarqueurs comportementaux de l’anxiété et des régulations émotionnelles ou, lorsqu’ils sont installés de manière chronique, de détresse psychologique.
Enfin, et ce n’est pas le moins important, les régulations ortho- ou parasympathiques peuvent fermer ou ouvrir les anastomoses artérioveineuses et provoquer le sentiment de mains sèches et froides ou celui de chaleur des paumes de main accompagné de sudation (syndrome des mains moites).
Conclusion
Se frotter les mains, les tendre vers une source de chaleur ou souffler dessus sont des comportements adaptatifs involontaires et non appris, le plus souvent stabilisés par l’inexpérience, et qui peuvent prendre à la fois une dimension de survie, de relation sociale et de régulation psychopathologique. Leur étude est un parfait exemple de la nécessaire interdisciplinarité entre anatomie, physiologie et physiopathologie, sciences du comportement et psychologie.
De ces travaux, on peut envisager de poursuivre l’étude de comportements d’auto-contact manu-faciaux, d’auto-caresse et de tact appuyé, et de caresses dans la régulation des échanges intimes, entre parents et enfants, entre partenaires ou avec les animaux domestiques… Voici de quoi poursuivre la réflexion Dans le cadre sérieux de la science cognitive et comportementale.
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