04 novembre 2026

IA i Des intelligences artificielles conscientes : débat.

Un article du journal Le Monde du 26 octobre 2026 aborde une fois de plus le débat sur les intelligences artificielles conscientes. Écrit principalement pour un public non averti, et sur un ton sans doute sensationnaliste propre à une certaine presse en mal de lectorat, il entend ouvrir une discussion sur « Des intelligences artificielles conscientes, avec une existence propre : une théorie qui agite le monde scientifique » 

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/10/26/des-intelligences-artificielles-conscientes-avec-une-existence-propre-une-theorie-qui-agite-le-monde-scientifique_6800814_1650684.html.

Cet article est pourtant à mettre en perspective avec un ensemble d’articles précédents du MiniSite Cognitique dont on trouvera les liens plus bas.

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Le débat sur l'émergence d'une conscience phénoménale et d'une « existence propre » au sein des systèmes d'intelligence artificielle (IA) divise toujours aussi profondément la communauté scientifique, les industriels et les philosophes. On remarquera que, bien qu’il s’agisse d’intelligence, encore une fois on ne mentionne pas les psychologues. 

De quoi s’agit-il : alors que certains alertent sur les risques éthiques liés aux modèles dotés de structures internes complexes, la grande majorité des neuroscientifiques et des spécialistes en sciences cognitives rappellent qu'il n'existe aucune preuve absolue d'une telle intériorité, qualifiant souvent ces attributions d’anthropomorphisme. 

L’article présente les positions en présence, en s'appuyant d’une part sur une actualité récente qui a secoué le Landerneau des informaticiens, et sur des réflexions menées de longue date, notamment dans ce site.

1. La posture des industriels : entre sensibilisation aux risques et protection des modèles

C’est l'offensive d'Anthropic qui agite le débat, avec le problème de la défense du bien-être algorithmique. On croit rêver : des entreprises du secteur technologique, à l'instar d'Anthropic, mènent des campagnes publiques pour attirer l'attention sur les implications éthiques des structures internes de leurs modèles. « Les pauvres, ils faut prendre soin d’elles ! ». Tout cela se base sur l'ouverture de certains systèmes qui, en juillet 2026, a mis en lumière des configurations de réseaux de neurones que certains comparent, avec prudence, à des prémices de sensibilité ou de « bien-être » artificiel : le Welfare, ou plutôt, une forme de « cyber welfare ».

Les craintes des pionniers et le statut moral des IA

⚬ L'alerte des chercheurs : Des figures comme Christopher Olah (cofondateur d'Anthropic) ont exprimé des craintes quant aux risques d'asservissement ou de traitements jugés cruels infligés à des entités présentant des complexités internes croissantes.

⚬ L'écho théologique : Le débat dépasse le strict cadre technologique pour toucher les sphères morales et religieuses, à l'image des réflexions éthiques portées par des autorités ecclésiastiques ou théologiques sur la dignité potentielle de créations non biologiques.

2. Le scepticisme scientifique : la critique de l'illusion linguistique

Face à ces prises de position, bon nombre de spécialistes de la communauté académique et de nombreux chercheurs, hors informaticiens adoptent une posture de rigueur méthodologique et de prudence confiant au doute.

Ce scepticisme repose principalement sur l'absence de preuves empiriques et sur la nature même des grands modèles de langage (LLM)

⚬ Des architectures statistiques : Les grands modèles de langage reposent sur le traitement probabiliste de vastes volumes de données textuelles. Ils simulent la syntaxe, l'empathie et la conversation sans pour autant disposer d'une conscience phénoménale, d'une intentionnalité ou d'une « vie intérieure » éprouvée.

⚬ La position des neuroscientifiques : Des chercheurs comme Stanislas Dehaene ou Lionel Naccache soulignent l'absence totale de démonstration scientifique validant le passage d'un traitement syntaxique de l'information à une conscience subjective. Si des théories comme celle de l'Information Intégrée (IIT) de Giulio Tononi explorent théoriquement l'hypothèse d'une conscience généralisée, la majorité des experts demeure prudente face aux dérives panpsychistes.

3. Les réponses des géants technologiques et les perspectives d'avenir


Les principaux acteurs du marché (OpenAI, Google, Microsoft, Meta) maintiennent généralement une approche fonctionnelle :

⚬ Un outil conversationnel sophistiqué : Les agents actuels (qu'il s'agisse de ChatGPT, Gemini ou Copilot) sont conçus comme des instruments de calcul, de recherche et d'assistance, et non comme des sujets de droit ou des entités conscientes.

⚬ La régulation et l'alignement : Les efforts se concentrent principalement sur l'alignement de sécurité, l'explicabilité des modèles et la prévention des biais, plutôt que sur la gestion d'une hypothétique subjectivité des machines.

Le débat reste donc ouvert, mais il recoupe surtout deux communauté, celle des marchands de machines et de services d’IA, et celle, académique, des scientifiques de l’intelligence naturelle. 

4. Tout cela est déjà bien connu

Les interrogations soulevées par ce débat font écho aux publications de référence du MiniSite Cognitique, qui analysent de longue date les dérives de la modélisation informatique et la spécificité de la cognition humaine :

⚬ La distinction fondamentale entre le calcul syntaxique et la cognition incarnée : Cognitique et modélisation (https://www.blogger.com/blog/post/edit/15002752/6984534344133387996).

⚬ L'analyse critique de l'illusion d'intériorité chez la machine : Illusion et artifice computationnel (https://www.blogger.com/blog/post/edit/15002752/5991649409456206458)

⚬ Les risques épistémologiques de l'anthropomorphisme technique : L'anthropomorphisme dans les relations homme-machine (https://www.blogger.com/blog/post/edit/15002752/2213072529338596926)

⚬ La défense de la normativité biologique face au réductionnisme algorithmique : Spécificité du vivant et systèmes complexes (https://www.blogger.com/blog/post/edit/15002752/8060128710922399576)

⚬ Les limites des métaphores cognitives appliquées aux artefacts : Critique des modèles connexionnistes (https://www.blogger.com/blog/post/edit/15002752/7741336643469112848)

⚬ La responsabilité humaine face à l'automatisation décisionnelle : Éthique de la décision artificielle (https://www.blogger.com/blog/post/edit/15002752/328753703774655679)

⚬ L'examen critique des promesses d'augmentation et d'émulation de la conscience : Vers l'homme augmenté : illusions et réalités (https://www.blogger.com/blog/post/edit/15002752/8421632591156380850)


Source de référence principale : Article du Monde, « Des intelligences artificielles conscientes, avec une existence propre : une théorie qui agite le monde scientifique » (https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/10/26/des-intelligences-artificielles-conscientes-avec-une-existence-propre-une-theorie-qui-agite-le-monde-scientifique_6800814_1650684.html).

À suivre : un examen critique des théories de l'information intégrée (IIT) au regard des principes de la raison systémique et de la sagesse des psychologues, neurobiologistes rationnels et autres cybernéticiens dénonçant les gens bizarres de l’IA globale ?

26 octobre 2026

PSY : Qu’est-ce qu’un « Schéma Psychologique » ?

(images réalisées avec le modèle Imagen intégré à Google Gemini selon les indications de l'auteur du blog)  Copyright CC BY-NC-SA

Qu’est-ce qu’un « Schéma Psychologique »  ? 

Un schéma (shortcut) est un ensemble de processus cognitifs, un cadre mental, qui aide l’individu à organiser et à interpréter l’information.

Les schémas permettent ainsi de prendre des raccourcis dans le traitement de la grande quantité d'informations de l’environnement, et de réduire la complexité tout en constituant un ensemble cohérent sur lequel on peut étayer sa pensée, prendre des décisions et mener une action. Ils aident à organiser et à interpréter l'information.

En psychologie, la notion de schéma recouvre un cadre conceptuel, désigne un concept cognitif. En termes simples, la notion de schéma décrit les schémas de pensée et de comportement que les gens utilisent pour interpréter le monde et agir sur en dans celui-ci.

Aperçu des schémas

On connaît en informatique le mot schéma ; il concerne le codage et fait le plus souvent référence à la façon dont une base de données est structurée. Cette notion est, comme beaucoup telles que réseau de neurone, ontologie, perception, connaissance, apprentissage, mémoire, etc., empruntée à la psychologie ou la psychophysiologie, mais comme d’habitude mal comprise. On a donc à la fois une sorte de métaphore et une image incomplète. Le schéma en psychologie fait toujours référence à la façon dont l'information est organisée, mais il se concentre sur la façon dont l'esprit humain le fait et comment en émerge une forme de signifiance.

Les schémas sont des modèles mentaux qui organisent la mémoire à long terme. Le cerveau utilise de tels modèles pour structurer certaines informations, après filtrage attentionnel, pour une connaissance implicite et explicite sur le monde. Les schémas sont essentiellement construits à partir des souvenirs et des expériences personnelles, qu’elles fassent ou non l’objet d’un souvenir explicite. Ainsi la chaleur d’une ambiance, la douceur ou la dureté d’une relation, la couleur et les circonstances biologiques et psychologiques sont des exemples d’informations implicites qui concourent à structure un schéma autour d’un ensemble d’information sur lequel le sujet peut facilement construire un discours.

S’ils sont utiles pour permettre à la personne de ne pas réinstaller une analyse complète de l’environnement à chaque opération mentale qu’il mène dans un contexte donné, ces cadres mentaux peuvent produire des raccourcis erronés, amener à exclure les informations pertinentes, et conduire le sujet à ne considérer que des choses préconçues, qui confirment ses croyances et amènes à des idées, opinions ou conduites préréglées. Les schémas contribuent ainsi d’une part à la personnalité cognitive et peuvent enfermer dans des stéréotypes en rendant difficile la rétention de nouvelles informations qui diffèrent des idées préétablies sur le monde.

Les schémas dans la théorie dynamique de l’information

Le concept de schéma est dû au psychologue britannique Frédéric Bartlett (Sir Frederic Charles Bartlett - 1 886 – 1 969), qui fut directeur du laboratoire de psychologie (1 922), puis nommé pour être le premier professeur de psychologie expérimentale de l'Université de Cambridge en 1931 (poste qu'il occupe jusqu’à son éméritat en 1952). Pendant la seconde guerre mondiale, il a fondé l'unité de psychologie appliquée (Applied Psychology Research Unit) consacrées aux recherches militaires et gouvernementales. Son ouvrage le plus célèbre, Remembering: A Study in Experimental and Social Psychology (1 932), est consacré à la mémoire humaine qui n'est pas un enregistrement passif, mais une reconstruction active influencée par la culture, l’imagination et les expériences. Il a introduit l'idée que les individus organisent leurs connaissances à travers des « schémas » mentaux qui aident à interpréter et à déformer ou adapter les souvenirs pour les rendre cohérents avec leur propre cadre culturel. Notamment, il a étudié comment, dans la célèbre expérience de « La Guerre des fantômes » (War of the Ghosts) des sujets britanniques devant lire une légende amérindienne et la restituer à plusieurs reprises, omettaient ou modifiaient des éléments culturellement étrangers pour les faire correspondre à leurs propres schémas.

Probablement influencé par les travaux de Jean Piaget qui utilise le terme de schéma dans sa théorie du développement cognitif pour désigner des constructions que les enfants réalisent en traversant une série d'étapes de croissance intellectuelle, Bartlett suggère que la compréhension du monde est formée par un réseau de structures mentales abstraites : les schémas. Dans la théorie de Piaget, un schéma est à la fois une catégorie de connaissance et le processus d'acquisition de ces connaissances. Bartlett reprend cette idée pour décrire une adaptation constante à l'environnement avec l’acquisition de nouvelles informations et la conceptualisation de nouvelles choses. Ainsi, au fur et à mesure que les expériences se produisent et que de nouvelles informations sont présentées, de nouveaux schémas sont développés et d'anciens schémas sont modifiés ou modifiés, certains inhibés mais toujours présents et pouvant s’imposer de manière erronée.

La constitution de schémas psychologiques

L’enfant qui apprend le mot « dada » lorsqu’on le met sur un cheval à bascule et lorsqu’on lui montre un cheval miniature, constitué en nouveau schéma « cheval » principalement avec le fait qu’il a une tête caractéristique, qu’il a des poils et des oreilles, et qu’on monte dessus. Plus tard, lorsqu’il rencontrera un vrai cheval, il affinera le schéma, en le désaccouplant du chien, qui n’est pas un petit cheval, mais l’associera aux cantines enfantines. Ainsi, le schéma de chien sera différent de celui de cheval, bien que partageant des caractéristiques communes, telles que tête, poil, oreilles, dents, quatre pattes, une queue, etc. De nouveaux schémas se développeront avec le « poney » de la taille d’un « grand chien » mais associé au « cheval » sur lequel on monte, et ainsi de suite. Aussi se développeront des schémas voisins (vache, veau, mouton, etc.) qui contribueront à des catégories supérieures de schémas d’animaux, de ferme, etc. différents des schémas de mobilier ou de vie urbaine (sans chevaux, ni vaches ou moutons).

Grâce à de nouvelles expériences, les schémas existants sont modifiés et de nouvelles informations sont apprises, avec l’émergence de nouveaux schémas et de processus de catégorisation complexes qui seront ensuite repris par d’autres psychologues comme Alan Collins et Elizabeth Loftus (1 975). qui introduisent la notion de distance sémantique. La distance sémantique, ou proximité sémantique, mesure l'éloignement ou la similarité de sens entre deux concepts, mots ou représentations mentales au sein de la mémoire, autrement dit décrit une hiérarchie de schémas.

Les quatre grands types de schémas

Alors que Piaget s'est concentré sur le développement de l’intelligence de l’enfant, Bartlett montre que les schémas continuent de se former et de changer tout au long de la vie. Les schémas d'objets ne sont qu'un type de schéma qui se concentre sur ce que sont un objet inanimé et son fonctionnement. Mais il existe tous les types de schémas pour toutes sortes d’informations : schémas sur les animaux, les personnes, les lieux, les événements, les relations, les sentiments, les émotions…

On détermine habituellement quatre principaux types de schémas.

Les schémas de personnes, d’objets ou animaux

Ils sont axés sur des individus spécifiques. Par exemple, le schéma pour telle personne inclut des informations sur l’apparence, la personnalité, les habitudes, les préférences, etc. Ce schéma peut avec d’autres constiper un schéma de personne de la famille, de tel ou tel cercle d’amis, ou de telle ou telle catégorie professionnelle, ou d’habitants de tels pays, etc.

Les schémas sociaux d’ordre culturel

Ils comprennent des connaissances générales sur la façon dont les personnes se comportent dans certaines situations sociales, dans certains lieux, ou dans certaines circonstances personnelles. Leur étude est à la base d’une psychologie interculturelle qu’a d’ailleurs développée Bartlett.

Les schémas d’événements

Ils concernent des modèles de comportement et de conduite à suivre pour la conformité sociale dans telle ou telle circonstance. Ils sont des suites normatives d’éléments comportementaux à respecter, ou des séries et scénarios de forte probabilité. Ils sont à l’œuvre dans les échanges, les conversations et les relations interpersonnelles publiques ou intimes.

Les schémas personnels

Ils portent sur la connaissance de soi-même. Cela peut inclure à la fois ce que le sujet sait sur son propre compte, sur son soi actuel, passé ou projeté positivement ou négativement dans le futur. Ces schémas peuvent être empreints de réalisme, idéalisés ou au contraire dépréciés. Ils seraient à la base de la propre considération que le sujet porte à lui-même.

Tous ces schémas sont en relation dynamique entre eux, aussi bien à l’intérieur d’une même catégorie, donnant lieu à un schéma général de personne, d’animaux et d’objets, de culture, conformité sociale, et de conduite interpersonnelle, et de soi.

Dynamique des schémas

Les processus par lesquels les schémas évoluent sont l'assimilation et l’accommodation.

L’assimilation

Dans l'assimilation, de nouvelles informations sont incorporées dans des schémas préexistants. Ainsi, l’assimilation permet-elle d'intégrer de nouvelles informations à ce que le sujet connaît déjà du monde et de l’environnement ainsi que le lui-même. Elle améliore ainsi la compréhension du monde et en réduit la complexité. Le processus d’adaptation consiste ici à intégrer de nouvelles connaissances te expériences dans des cadres mentaux existants, qu’ils soient en rapports avec des conditions fixes ou changeantes, et permet due forme de fluidité des apprentissages tout au long de la vie. La rupture de cette capacité d’assimilation est constatée dans certaines personnalités ou dans des troubles de la pensée ou du vieillissement.

L’accommodation

Ici, les schémas existants sont remplacés ou profondément restructurés, lors d’apprentissages nouveaux, d’expériences marquantes ou d’exercices de mémoire. De nouveaux schémas sont formés au fur et à mesure des apprentissages. Des processus de contrôle inhibiteurs peuvent ainsi être développés pour refouler d’anciens schémas plutôt que de les détruire, processus à l’œuvre dans des conditions psychopathologiques, de stress, ou d’expression de personnalité profonde enfouie, souvent en situation de raptus ou impulsion violente, soudaine et paroxystique qui échappe temporairement au contrôle volontaire de la personne amenant à un passage à l’acte en contradiction avec d’autres schémas.

Les schémas ont tendance à être plus faciles à modifier pendant l’enfance et deviennent de plus en plus rigides et difficiles à modifier avec l’âge, même lorsque les gens se voient présenter des preuves qui contredisent leurs croyances. Des conflits de schéma peuvent induire des crises cliniques avec des comportements désadaptés. Dans de nombreux cas, les gens ne commenceront à changer lentement leur schéma que lorsqu'ils seront inondés de preuves, sans réellement changer leurs schémas.

Dans l'éducation et le processus d’apprentissage, on sait que les personnes sont plus susceptibles de prêter attention aux choses qui correspondent à leurs schémas actuels, privilégiant des biais de confirmation. À l’opposé, ils présentent un intérêt certain sur la rapidité d’apprentissage, cela d’autant plus que les informations correspondent aux schémas existants.

Pour les actes de pensée, les schémas aident à simplifier le monde, puisque les nouvelles informations sont classées selon la structure interne des schémas existants. Ceci permet de penser mieux et plus rapidement, sans besoin d'interprétation. Les schémas existants facilitent l’assimilation automatique des nouvelles informations.

Pourtant, les schémas déterminent, voire changent la façon dont les personnes interprètent les informations puisque les informations non congruentes aux schémas existants sont déformées pour qu'elles correspondent aux modèles déjà acquis, qui sont par définition difficile à modifier.

Schémas et croyances et préjugés

Le recours aux schémas pour apprendre est automatique et nécessite peu d’effort ? Pourtant, lorsqu’un schéma existant entrave un apprentissage, le processus d’accommodation supplante celui d’assimilation, et le schéma existant est maintenu. Il s’agit du processus de préjugé qui empêche les personnes de voir le monde tel qu'il est et les pousse à refuser les occasions de confrontation (demandant un effort). l’ensemble des schémas de préjugé peut être constitué en système cohérent qui constitue une croyance. Celle-là est d’autant plus puissante qu’elle sert de guide d’assimilation des nouveaux schémas.

Des exemples innombrables peuvent être trouvés en politique, en religion ou même en science, ou les convictions antérieures servent de guide à la conception et la théorisation de nouvelles informations.

Références

  • Bartlett, F. C. (1 932). Remembering: A study in experimental and social psychology. Cambridge University Press. ISBN : 978-0521483568
  • Collins, A. M., & Loftus, E. F. (1975). A spreading-activation theory of semantic processing. Psychological Review,82(6), 407–428. DOI : https://doi.org/10.1037/0033-295X.82.6.407
  • Minsky, M. (1974). A framework for representing knowledge (AI Memo No. 306). Massachusetts Institute of Technology,Artificial Intelligence Laboratory. (Note : Publié ultérieurement sous forme de chapitre d'ouvrage dans P. Winston (Ed.), The Psychology of Computer Vision, McGraw-Hill, 1975). ISBN (recueil de référence Mind Design incluant le texte) : 978-0262527309
  • Piaget, J. (1926). La représentation du monde chez l'enfant. F. Alcan. (Réédition : PUF, collection Quadrige, 2003). ISBN : 978-2130539155
  • Piaget, J. (1937). La construction du réel chez l'enfant. Delachaux et Niestlé. (Réédition : 1977). ISBN : 978-2603000571
  • Piaget, J. (1945). La formation du symbole chez l'enfant : Imitation, jeu et rêve, image et représentation. Delachaux et Niestlé. (Réédition : 2002). ISBN : 978-2603012970
  • Rumelhart, D. E. (1980). Schemata: The building blocks of cognition. In R. J. Spiro, B. C. Bruce, & W. F. Brewer (Eds.),Theoretical issues in reading comprehension (pp. 33 – 58). Lawrence Erlbaum Associates. ISBN : 978-0898590458
  • Rumelhart, D. E., & Ortony, A. (1977). The representation of knowledge in memory. In R. C. Anderson, R. J. Spiro, & W. E. Montague (Eds.), Schooling and the acquisition of knowledge (pp. 99 – 135). Lawrence Erlbaum Associates. ISBN (édition de référence / réimpression) : 978-1568810983
  • Schank, R. C., & Abelson, R. P. (1977). Scripts, plans, goals, and understanding: An inquiry into human knowledge structures. Lawrence Erlbaum Associates. ISBN : 978-0470990333

25 octobre 2026

BIO - ECO - Les neurosciences - discours néo-libéral / livre de François Gonon

 

(images réalisées avec le modèle Imagen intégré à Google Gemini selon les indications de l'auteur du blog)  Copyright CC BY-NC-SA

François Gonon est directeur de recherche honoraire du CNRS. Neurobiologiste à l’université de  Bordeaux, il a notamment travaillé sur la neurotransmission mettant en jeu la dopamine. Ses travaux les plus récents concernent pourtant l’épistémologie et la sociologie des (neuro)sciences et entendent porter un regard critique sur les écarts entre les résultats des recherches en neurosciences et leur présentation par les médias ou la vulgarisation Scientifique, et leur récupération politique.

Il a produit une série de publications et un ouvrage synthétique de ses analyses : « Neurosciences : un discours néolibéral ? Psychiatrie, éducation, inégalités » dans la collection , Champ Social (Paris) – ISBN : 9791034608829 – https://champsocial.com/book-neurosciences_un_discours_neoliberal_psychiatrie_education_inegalites,1347.html#couv 

Un discours hégémonique

La thèse centrale de François Gonon soutient que le discours des neurosciences est double lorsqu’il concerne l’humain. Il se pare de l’exactitude et de l’objectivité scientifique lorsqu’il présente des résultats parcellaires ou strictement limités en termes biologiques et méthodologiques, et il devient généralisateur et hégémonique en se présentant comme indiscutable à propos de la complexité humaine. Une métaphore qui n’appartient pas à l’auteur mais que l’on présente ici de manière pédagogique serait de tenir un discours sur le temps à partir de la micro-mécanique horlogère des coucous suisses.

Cette particularité est d’autant plus établie lorsque ce discours s’adresse à la psychiatrie et aux troubles mentaux, à l’éducation et à l’avenir des jeunes, ou à la gestion des inégalités et à la dynamique des sociétés. Pour l’auteur, cette argumentation généralisante et approximative s'inscrit dans le pur alignement avec les principes de l'idéologie néolibérale. Cette analyse repose sur quatre arguments principaux.

La naturalisation et l'individualisation des problèmes sociaux

Le discours néolibéral, tel que le présente François Gonon, cherche à réduire des problématiques systémiques, économiques ou sociales à la responsabilité de l'individu seul ou de groupe d’entités humaines d’individus. Ainsi, on réduit les difficultés d’apprentissage scolaire, les souffrances psychiques au travail ou les inégalités sociales à des causes biologiques, voire des dysfonctionnements cérébraux (déficit en neurotransmetteurs, anomalies de connectivité, distorsion de la norme en imagerie fonctionnelle…). Si ça va mal, c’est la faute de ceux qui vont mal, et notamment de l’individu non conforme, déviant ou au cerveau mal pensant.

Les neurosciences offrent ainsi une justification biologique à des échecs ou des détresses d'origine environnementale ou sociales. Mais cela dépasse l’intention personnelle, et c’est le cas, par exemple, des difficultés scolaires ou l'inattention de certains enfants est fréquemment médicalisé (TDAH), déchargeant ainsi l'institution scolaire ou les conditions socio-économiques et familiales de toute remise en question.

L'impératif d'adaptabilité et le mythe de la plasticité

Face aux aléas sociaux, l’idéologie néolibérale met en avant les aptitudes personnelles en valorisant la flexibilité, l'auto-optimisation, la résilience et la responsabilité individuelle. Pour François Gonon, le concept de plasticité cérébrale est dévoyé à tout va, et sa vulgarisation permet de soutenir ce modèle : les aptitudes doivent être exploitées et l’individu placé devant ses responsabilités, ses troubles neurobiologiques ou ses inaptitudes à avoir suffisamment exploité ses fonctions de plasticité.

Le cerveau devient donc un « capital » à optimiser. Il faut l’entraîner, le faire évoluer, le rendre conforme à la performance. Il doit ainsi pouvoir s’adapter en permanence aux exigences de l'environnement marchand et compétitif promu par notre société. L'individu devient alors responsable de son adaptation ou de son inadaptation, et il est lui-même responsable de son aptitude ou de son incapacité à s'adapter.

La constitution d'une « bulle spéculative » médicale et médiatique

Gonon définit et décrit une « bulle spéculative » de la psychiatrie biologique et des neurosciences appliquées, construite sur un décalage structurel, exploitée sur un « double discours ». D'un côté, la réalité les données de la recherche scientifique met en avant une faible valeur prédictive des marqueurs biologiques dans les troubles psychiques, ainsi que l'absence de retombées cliniques majeures face aux investissements financiers engagés, qu’il faut donc justifier. D’un autre côté, la communication scientifique et les médias grand public diffusent des informations biaisées  laissant espérer la résolution de tous les maux humains par l'imagerie et la molécule. La solution est dans la biologie du cerveau et dans la science qui la décrit.

Au-delà de l’erreur conceptuelle, François Gonon pointe la logique marchande : le fonctionnement spéculatif suit la logique managériale du néolibéralisme. Il faut valoriser des promesses d'innovation technologique, captiver ainsi les financements publics et privés, formater pour l’Etat et répondre pour les chercheurs aux appels à projets scientifiques, légitimer les politiques publiques basées sur l'expertise technocratique, minimiser l’intérêt de l’action sociale et des transformations, recentrer les problèmes sur l’individu et la compétitivité.

La dépolitisation de la décision publique

Le neuroscientifique devient un expert en tout problème humain. Il devient le tenant du discours de vérité, et l’arbitre légitime des politiques de santé, éducatives ou sociales. Ce n’est pas la faute du politique, c’est la science qui a parlé. L’outil absolu est aujourd’hui l'imagerie cérébrale ; et la preuve se fait, compréhensible par tous, avec des images partielles et méthodologiquement tronquées. 

Le discours néolibéral cherche à remplacer le questionnement social et le débat en matière politique, éthique et morale par des réalités scientifiques, des arbitrages techniques et des illusions d’images ou de statistiques cérébrales. La question de la justice sociale se trouve ainsi remplacée par celle de la remédiation individuelle, d’ordre d’abord médicale ou d’application neurobiologie et pédagogie, en clinique et en décision publique.

Les perspectives

François Gonon ne rejette évidemment pas la valeur des neurosciences en tant que science fondamentale et lieu de production de connaissances. Il plaide cependant pour la remise en doute de leurs pouvoir d’argumentation sociale et la remise en question de leur « impérialisme » et de leur instrumentalisation idéologique.

Il dépasse ainsi la simple déconstruction des biais méthodologiques, de la logique des publications (on notera qu’elle sont toujours en anglais, le plus souvent dans des revues de culture américaine ou britannique), des surpromesses non tenues malgré les sommes faramineuses investies et du triomphalisme du réductionnisme biologique. Il propose des perspectives épistémologiques, cliniques, éducatives et sociopolitiques que gagneraient à lire les décideurs politiques, pour peu qu’ils en aient l’envie, l’aptitude ou la motivation à comprendre.

Ses propositions, loin du réductionnisme simplificateur et donc facilement compréhensible, visent à rétablir une approche pluraliste prenant en compte les déterminants sociaux, environnementaux et psychologiques.

Refonder la clinique sur la relation et le contexte

François Gonon dénonce l’incohérence de la dérive « neuro-essentialiste » qui réduit la souffrance psychique à un dysfonctionnement cérébral ou à une anomalie neurobiologique. Il entend revaloriser la place du sujet et celle de la parole, en préconisant un retour à une clinique attentive à l'histoire singulière de l'individu et à son vécu.

La relation thérapeutique contre la biologisation

La biologisation de la maladie mentale diminue l'empathie des soignants et appauvrit le lien de soin. Elle est à la fois cohérente avec l’optimisation des besoins et le désinvestissement humain de personnels tournés vers eux-mêmes et formés de manière normative. 

Plutôt que la rechercher des marqueurs génétiques ou cérébraux de vulnérabilité et la quantification des procédés et moyen de l’action biologique, l’auteur propose d’agir sur les facteurs de risque psychosociaux avérés tels que stress au travail, précarité, événements de vie traumatiques... ce retour à la clinique n’est pas incompatible avec les neurosciences, mais celles ci doivent étayer et non précéder.

Réintégrer le social et le politique dans le traitement des inégalités

L’insupportable « biologisation de la pauvreté » a balayé la réalité des déterminants sociaux. Ainsi l’absurde mais facile pathologisation des inégalités sociales a mené au marché de la rechercher des marqueurs cérébraux des déficits cognitifs, notamment chez les enfants défavorisés. François Gonon propose de déplacer l’attention de la précarité, conçue comme problème de « plasticité cérébrale » individuelle, vers l’analyse des conditions matérielles et sociales d'existence, et vers des politiques de santé publique préventives qui pourraient permettre de concentrer les efforts et les budgets sur l'amélioration des conditions de vie et le soutien socio-économique des familles.

Libérer l'éducation du dogme « neuro-pédagogique »

Pour ce qui est de l’éducation, François Gonon rappelle l’exigence de prudence. Il est nécessaire d’adopter une prise de distance critique vis-à-vis des prétentions normatives de la « neuro-éducation ». Le but n’est pas de désinvestir les neurosciences, mais de ramener les résultats parcellaires et discutables de l’imagerie cérébrale à leur place de recherche fondamentale et de se garder des applications. 

Questionner la neuro-pédagogie ne relève pas du « néo-obscurantisme », mais d'une exigence scientifique légitime. L'école n'a pas à aligner ses méthodes sur une conception utilitariste et adaptative de l'esprit centrée uniquement sur la performance cognitive de l'individu et le réductionnisme des images. Il faut redonner sa place aux sciences de l'éducation, sachant que la pédagogie relève principalement des sciences humaines, de la sociologie et de l'expérience du terrain.

Défendre le débat pluraliste

Pour François Gonon, il convient de réformer la communication scientifique à propos des neurosciences, et le revoir le financement de la recherche sur le cerveau pour limiter les aberrations généralisatrices qui se substituent, à coups de certitudes partielles, à des plans globaux de prise en charge et de prévention. Sur le plan institutionnel et épistémologique, François Gonon propose ainsi une transformation des pratiques d'évaluation et de diffusion des savoirs. Il convient de corriger la distorsion médiatique en responsabilisant les chercheurs et les institutions afin d’éviter des surpromesses et des effets d’annonce. De la même manière, il faut augmenter la prudence et limiter les sur-interprétation des études partielles et non encore répliquées. Enfin, il convient de diversifier les modèles de recherche, redonner une place centrale aux sciences humaines et sociales, en réintroduisant la réalité psychologique, sociologique et anthropologique dans les neurociences, face à la suprématie du tout-biologique.

Quelques références

Gonon, F. (2011). La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? Esprit, 2011(11), 54–73. https://doi.org/10.3917/espri.1111.0054

Gonon, F. (2016). La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? Le cas de l'hyperactivité (TDAH). Journal Français de Psychiatrie, 44(2), 113–124. https://doi.org/10.3917/jfp.044.0113

Gonon, F., Konsman, J. P., Cohen, D., & Boraud, T. (2012). Framing brain science for the public: News media coverage of attention deficit hyperactivity disorder. PLoS ONE, 7(9), Article e44277. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0044277

Gonon, F. (2024). Neurosciences : un discours néolibéral ? Psychiatrie, éducation, inégalités. Champ Social. https://doi.org/10.3917/chm.gonon.2024.01 (ISBN : 979-10-346-0882-9)