François Gonon est directeur de recherche honoraire du CNRS. Neurobiologiste à l’université de Bordeaux, il a notamment travaillé sur la neurotransmission mettant en jeu la dopamine. Ses travaux les plus récents concernent pourtant l’épistémologie et la sociologie des (neuro)sciences et entendent porter un regard critique sur les écarts entre les résultats des recherches en neurosciences et leur présentation par les médias ou la vulgarisation Scientifique, et leur récupération politique.
Il a produit une série de publications et un ouvrage synthétique de ses analyses : « Neurosciences : un discours néolibéral ? Psychiatrie, éducation, inégalités » dans la collection , Champ Social (Paris) – ISBN : 9791034608829 – https://champsocial.com/book-neurosciences_un_discours_neoliberal_psychiatrie_education_inegalites,1347.html#couv
Un discours hégémonique
La thèse centrale de François Gonon soutient que le discours des neurosciences est double lorsqu’il concerne l’humain. Il se pare de l’exactitude et de l’objectivité scientifique lorsqu’il présente des résultats parcellaires ou strictement limités en termes biologiques et méthodologiques, et il devient généralisateur et hégémonique en se présentant comme indiscutable à propos de la complexité humaine. Une métaphore qui n’appartient pas à l’auteur mais que l’on présente ici de manière pédagogique serait de tenir un discours sur le temps à partir de la micro-mécanique horlogère des coucous suisses.
Cette particularité est d’autant plus établie lorsque ce discours s’adresse à la psychiatrie et aux troubles mentaux, à l’éducation et à l’avenir des jeunes, ou à la gestion des inégalités et à la dynamique des sociétés. Pour l’auteur, cette argumentation généralisante et approximative s'inscrit dans le pur alignement avec les principes de l'idéologie néolibérale. Cette analyse repose sur quatre arguments principaux.
La naturalisation et l'individualisation des problèmes sociaux
Le discours néolibéral, tel que le présente François Gonon, cherche à réduire des problématiques systémiques, économiques ou sociales à la responsabilité de l'individu seul ou de groupe d’entités humaines d’individus. Ainsi, on réduit les difficultés d’apprentissage scolaire, les souffrances psychiques au travail ou les inégalités sociales à des causes biologiques, voire des dysfonctionnements cérébraux (déficit en neurotransmetteurs, anomalies de connectivité, distorsion de la norme en imagerie fonctionnelle…). Si ça va mal, c’est la faute de ceux qui vont mal, et notamment de l’individu non conforme, déviant ou au cerveau mal pensant.
Les neurosciences offrent ainsi une justification biologique à des échecs ou des détresses d'origine environnementale ou sociales. Mais cela dépasse l’intention personnelle, et c’est le cas, par exemple, des difficultés scolaires ou l'inattention de certains enfants est fréquemment médicalisé (TDAH), déchargeant ainsi l'institution scolaire ou les conditions socio-économiques et familiales de toute remise en question.
L'impératif d'adaptabilité et le mythe de la plasticité
Face aux aléas sociaux, l’idéologie néolibérale met en avant les aptitudes personnelles en valorisant la flexibilité, l'auto-optimisation, la résilience et la responsabilité individuelle. Pour François Gonon, le concept de plasticité cérébrale est dévoyé à tout va, et sa vulgarisation permet de soutenir ce modèle : les aptitudes doivent être exploitées et l’individu placé devant ses responsabilités, ses troubles neurobiologiques ou ses inaptitudes à avoir suffisamment exploité ses fonctions de plasticité.
Le cerveau devient donc un « capital » à optimiser. Il faut l’entraîner, le faire évoluer, le rendre conforme à la performance. Il doit ainsi pouvoir s’adapter en permanence aux exigences de l'environnement marchand et compétitif promu par notre société. L'individu devient alors responsable de son adaptation ou de son inadaptation, et il est lui-même responsable de son aptitude ou de son incapacité à s'adapter.
La constitution d'une « bulle spéculative » médicale et médiatique
Gonon définit et décrit une « bulle spéculative » de la psychiatrie biologique et des neurosciences appliquées, construite sur un décalage structurel, exploitée sur un « double discours ». D'un côté, la réalité les données de la recherche scientifique met en avant une faible valeur prédictive des marqueurs biologiques dans les troubles psychiques, ainsi que l'absence de retombées cliniques majeures face aux investissements financiers engagés, qu’il faut donc justifier. D’un autre côté, la communication scientifique et les médias grand public diffusent des informations biaisées laissant espérer la résolution de tous les maux humains par l'imagerie et la molécule. La solution est dans la biologie du cerveau et dans la science qui la décrit.
Au-delà de l’erreur conceptuelle, François Gonon pointe la logique marchande : le fonctionnement spéculatif suit la logique managériale du néolibéralisme. Il faut valoriser des promesses d'innovation technologique, captiver ainsi les financements publics et privés, formater pour l’Etat et répondre pour les chercheurs aux appels à projets scientifiques, légitimer les politiques publiques basées sur l'expertise technocratique, minimiser l’intérêt de l’action sociale et des transformations, recentrer les problèmes sur l’individu et la compétitivité.
La dépolitisation de la décision publique
Le neuroscientifique devient un expert en tout problème humain. Il devient le tenant du discours de vérité, et l’arbitre légitime des politiques de santé, éducatives ou sociales. Ce n’est pas la faute du politique, c’est la science qui a parlé. L’outil absolu est aujourd’hui l'imagerie cérébrale ; et la preuve se fait, compréhensible par tous, avec des images partielles et méthodologiquement tronquées.
Le discours néolibéral cherche à remplacer le questionnement social et le débat en matière politique, éthique et morale par des réalités scientifiques, des arbitrages techniques et des illusions d’images ou de statistiques cérébrales. La question de la justice sociale se trouve ainsi remplacée par celle de la remédiation individuelle, d’ordre d’abord médicale ou d’application neurobiologie et pédagogie, en clinique et en décision publique.
Les perspectives
François Gonon ne rejette évidemment pas la valeur des neurosciences en tant que science fondamentale et lieu de production de connaissances. Il plaide cependant pour la remise en doute de leurs pouvoir d’argumentation sociale et la remise en question de leur « impérialisme » et de leur instrumentalisation idéologique.
Il dépasse ainsi la simple déconstruction des biais méthodologiques, de la logique des publications (on notera qu’elle sont toujours en anglais, le plus souvent dans des revues de culture américaine ou britannique), des surpromesses non tenues malgré les sommes faramineuses investies et du triomphalisme du réductionnisme biologique. Il propose des perspectives épistémologiques, cliniques, éducatives et sociopolitiques que gagneraient à lire les décideurs politiques, pour peu qu’ils en aient l’envie, l’aptitude ou la motivation à comprendre.
Ses propositions, loin du réductionnisme simplificateur et donc facilement compréhensible, visent à rétablir une approche pluraliste prenant en compte les déterminants sociaux, environnementaux et psychologiques.
Refonder la clinique sur la relation et le contexte
François Gonon dénonce l’incohérence de la dérive « neuro-essentialiste » qui réduit la souffrance psychique à un dysfonctionnement cérébral ou à une anomalie neurobiologique. Il entend revaloriser la place du sujet et celle de la parole, en préconisant un retour à une clinique attentive à l'histoire singulière de l'individu et à son vécu.
La relation thérapeutique contre la biologisation
La biologisation de la maladie mentale diminue l'empathie des soignants et appauvrit le lien de soin. Elle est à la fois cohérente avec l’optimisation des besoins et le désinvestissement humain de personnels tournés vers eux-mêmes et formés de manière normative.
Plutôt que la rechercher des marqueurs génétiques ou cérébraux de vulnérabilité et la quantification des procédés et moyen de l’action biologique, l’auteur propose d’agir sur les facteurs de risque psychosociaux avérés tels que stress au travail, précarité, événements de vie traumatiques... ce retour à la clinique n’est pas incompatible avec les neurosciences, mais celles ci doivent étayer et non précéder.
Réintégrer le social et le politique dans le traitement des inégalités
L’insupportable « biologisation de la pauvreté » a balayé la réalité des déterminants sociaux. Ainsi l’absurde mais facile pathologisation des inégalités sociales a mené au marché de la rechercher des marqueurs cérébraux des déficits cognitifs, notamment chez les enfants défavorisés. François Gonon propose de déplacer l’attention de la précarité, conçue comme problème de « plasticité cérébrale » individuelle, vers l’analyse des conditions matérielles et sociales d'existence, et vers des politiques de santé publique préventives qui pourraient permettre de concentrer les efforts et les budgets sur l'amélioration des conditions de vie et le soutien socio-économique des familles.
Libérer l'éducation du dogme « neuro-pédagogique »
Pour ce qui est de l’éducation, François Gonon rappelle l’exigence de prudence. Il est nécessaire d’adopter une prise de distance critique vis-à-vis des prétentions normatives de la « neuro-éducation ». Le but n’est pas de désinvestir les neurosciences, mais de ramener les résultats parcellaires et discutables de l’imagerie cérébrale à leur place de recherche fondamentale et de se garder des applications.
Questionner la neuro-pédagogie ne relève pas du « néo-obscurantisme », mais d'une exigence scientifique légitime. L'école n'a pas à aligner ses méthodes sur une conception utilitariste et adaptative de l'esprit centrée uniquement sur la performance cognitive de l'individu et le réductionnisme des images. Il faut redonner sa place aux sciences de l'éducation, sachant que la pédagogie relève principalement des sciences humaines, de la sociologie et de l'expérience du terrain.
Défendre le débat pluraliste
Pour François Gonon, il convient de réformer la communication scientifique à propos des neurosciences, et le revoir le financement de la recherche sur le cerveau pour limiter les aberrations généralisatrices qui se substituent, à coups de certitudes partielles, à des plans globaux de prise en charge et de prévention. Sur le plan institutionnel et épistémologique, François Gonon propose ainsi une transformation des pratiques d'évaluation et de diffusion des savoirs. Il convient de corriger la distorsion médiatique en responsabilisant les chercheurs et les institutions afin d’éviter des surpromesses et des effets d’annonce. De la même manière, il faut augmenter la prudence et limiter les sur-interprétation des études partielles et non encore répliquées. Enfin, il convient de diversifier les modèles de recherche, redonner une place centrale aux sciences humaines et sociales, en réintroduisant la réalité psychologique, sociologique et anthropologique dans les neurociences, face à la suprématie du tout-biologique.
Quelques références
Gonon, F. (2011). La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? Esprit, 2011(11), 54–73. https://doi.org/10.3917/espri.1111.0054
Gonon, F. (2016). La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? Le cas de l'hyperactivité (TDAH). Journal Français de Psychiatrie, 44(2), 113–124. https://doi.org/10.3917/jfp.044.0113
Gonon, F., Konsman, J. P., Cohen, D., & Boraud, T. (2012). Framing brain science for the public: News media coverage of attention deficit hyperactivity disorder. PLoS ONE, 7(9), Article e44277. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0044277
Gonon, F. (2024). Neurosciences : un discours néolibéral ? Psychiatrie, éducation, inégalités. Champ Social. https://doi.org/10.3917/chm.gonon.2024.01 (ISBN : 979-10-346-0882-9)

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